RÉYONEZ est un projet profondément féministe et engagé. Qu’est-ce qui vous a inspirée à explorer ces thématiques et quel message souhaitez-vous transmettre à travers cet EP ?
Je suis totalement consciente des injonctions et des discriminations que nous pouvons subir en tant que femme dans cette société. En tant qu'artiste j'ai ce besoin constant d'évoquer ce qui me touche et ce qui me révolte au travers de ma musique. Je me rends compte à quel point aujourd'hui beaucoup de femmes n'osent pas entreprendre, où poursuivre leur rêve parce que cette société patriarcale tente de leur faire croire que c'est peine perdu. J'avais donc envie d'inviter les femmes à prendre conscience de leur valeur, de leur capacité et leur offrir des petits hymnes qui puissent contribuer à leur émancipation. Comme je le dis dans mon titre Fanm Zordi " Nou lé pa plus, mé nou lé surmen pa moin ! "
Vous évoquez la Shakti, cette énergie féminine puissante dans l’hindouisme. Comment cette notion se traduit-elle concrètement dans votre musique et dans votre façon de créer ?
L'année dernière j'ai participé activement à la Pride House Paris 2024 dans le cadre des Jeux Olympiques, cette période a été très intense pour moi au niveau artistique et avant de rentrer à la Réunion, j'ai eu ce besoin de me ressourcer énergétiquement. J'ai donc participé pour la première fois à une séance de Kundalini Activation mené par une thérapeute de Bali de passage à Paris à ce moment-là. J'ai vécu un voyage spirituel incroyable et j'ai véritablement eu le sentiment que m'être reconnectée à mon énergie et à ma puissance féminine. A l'époque je travaillais déjà depuis plusieurs semaines, sur ce projet musical mais comme je n'avais jamais écrit de chanson en créole pour mon propre répertoire j'avais des doutes sur ma capacité à donner une musicalité à mes mots en créole. J'étais donc dans une phase de blocage. Quelques jours après avoir participé à cette séance, de retour à la Réunion, un soir je me suis réveillée en sursaut, j'ai pris mon téléphone et j'ai commencé à écrire un texte : Fanm Zordi était née. Au petit matin, j'ai réécouté la bande instrumentale envoyée par mon compositeur et j'ai de suite trouvé la ligne mélodique qui allait transformer ce texte en chanson, je me suis directement mise devant mon micro et j'ai enregistré la maquette du titre. Dans les jours qui ont suivi, je me suis senti remplie d'une énergie créatrice incroyable et je n'ai cessé d'écrire les textes qui aujourd'hui prennent vie dans ce nouveau projet musical.
Votre fusion entre la pop et le maloya apporte une dimension identitaire forte à votre projet. Pourquoi était-il essentiel pour vous d’intégrer ces sonorités traditionnelles réunionnaises dans votre univers musical ?
Depuis deux ans je passe beaucoup de temps loin de la Réunion pour mes projets artistiques et je ressens constamment le besoin de me reconnecter aux énergies mon île et de m'y ressourcer après chaque période professionnelle intense. Sa musique en fait nécessairement partie. Mais ce qui a été pour moi une véritable révélation, ce sont tous les témoignages de femmes Réunionnaises qui me disent à quel point mon parcours les inspirent, à quel point elles sont fières d'avoir une représentation d'une kafrine qui s'émancipe dans les médias locaux et nationaux, chose très rare selon elles, il y a 15-20 ans... J'ai donc eu l'envie de pouvoir m'adresser à ces femmes et de toucher leur cœur en musique. Et quelle plus belle façon d'y parvenir que de ramener des sonorités qui nous sont chères à toutes et de leur parler dans notre langue maternelle ?
Le stylisme occupe une place importante dans votre projet, notamment avec les créations en macramé de l’Atelier d’Opale. Comment cette collaboration reflète-t-elle votre démarche artistique et votre message ?
Aurélie la créatrice de l'Atelier d'Opale ne crée pas à partir de croquis, ni de patron, mais elle s'inspire juste de l'énergie et des vibrations de la personne qui portera la tenue finale. Ses créations sont sur mesure et issues d'un processus intuitif et instinctif. Pour elle, ses tenues portent l'empreinte et reflètent l'intention de l'artiste qui les porte. Dans ce projet engagé, reflet de toute ma vérité, l'authenticité de ses créations, et leur entrée en résonance avec ma propre énergie me paraissaient une évidence pour délivrer mes messages que ce soit dans mes clips ou sur scène.
Vous préparez également un film musical pour 2026. Après vos documentaires engagés, qu’apportera ce nouveau projet cinématographique à votre discours artistique ?
L'EP REYONEZ est une sorte de préquel à l'album d'un film musical qui sortira en 2026. Après deux docu films à l'esthétique cinématographique, je souhaitais aller plus loin en alliant l'univers de mon travail dans l'audiovisuel et mon univers musical et scénique dans un seul et même projet. Ce projet ambitieux, tourné en majeure partie à la Réunion, va être colossal en termes de travail, mais je suis toujours stimulée par le challenge et je dois avouée être extrêmement bien entourée par une double boîte de production Franco Belge " White Boat Production " et " Black Boat Production ". Je ne peux pas trop en dire pour le moment, mais au regard des premiers titres de mon EP il est évident que ce sera un film musical engagé, doté de messages féministes importants tout en prônant les valeurs d'inclusion et de diversité qui me sont chères.
À une époque où les attaques contre les femmes, les personnes trans et les femmes racisées sont encore trop présentes, notamment sur les réseaux sociaux, comment vivez-vous cette réalité en tant qu’artiste et comment votre musique devient-elle un outil de résistance ?
Le recul des droits des personnes LGBTQIA+ que subissent actuellement les Etats Unis est ahurissant. On assiste en France à une montée en puissance de certains partis politiques qui prônent les mêmes valeurs que Donald Trump. Ces derniers mois on a pu également assister à une vague déferlante de misogynoir avec la participation d'Aya Nakamura aux Jeux Olympiques, la demi finale d'Ebony à la Star Academy ou encore l'élection d'Angélique ANGARNI FILOPON en tant que Miss France. La femme racisée qui réussie dérange et on assiste à une banalisation du racisme sous couvert de liberté d'expression. Avec les échéances électorales de 2027, ces tendances sont inquiétantes. Personnellement je ne souhaite pas me taire face cette oppression et à ces tentatives d'intimidation, et via ce projet musical je souhaite contribuer à une libération de la parole et en faire un outil de revendication pour toutes ces femmes qui n'osent pas verbaliser ce qu'elles souhaitent dire tout haut, pour dénoncer, en musique, ce qui nous dérange profondément dans cette société. Ma musique se veut donc être une musique politique, une musique qui fédère et qui célèbre la Femme dans toute sa diversité, une musique qui rend hommage à mes racines et à ma couleur de peau.